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samedi 8 septembre 2007 / "le Patriote"
Ce fut à l’occasion de la dernière édition du Festival du livre de Nice que le dieu Eole est venu souffler sa colère sur les vagues du bord de Rauba Capeu et foutre par terre les installations prévues pour une nocturne du solstice d’été. Tout le monde mit la main à la patte, de Thierry Martin qui pliait nerveuse-ment les sièges en carton très résistants à Luc Martinez qui nous encourageait à ouïr les textes lus entre les musiques inouïes. Eole laissa néanmoins chanter à pleine voix vers l’Ile de Beauté Carlo Rizzo une main faisant vibrer son tambourin jusqu’en nous, tout comme il laissa les doigts du quatuor à cordes Aïghetta courir pour des accords délicieux, tout comme il autorisa les désopilants courts-métrages de Lionel Kouro redescendu à Nice mesurer l’état de la tempête.
Trop d’extraits littéraires néanmoins, trop longs, lus avec talent, mais trop longs, trop longs, ponctués par le bruit des avions au-dessus de Castel Plage et par les pétarades d’un feu d’artifice tardif. Pourtant, ce souvenir d’un extrait de « Né d’un père inconnu » de Patrick Raynal qui nous fit passer d’une verti-calité à une horizontalité (celle du dormeur sur un banc à Roba Capeu), en signe d’introspection.
Introspection également avec Patrick Mottard, non pas le responsable politique mais l’écrivain, celui qui signait discrètement au Festival du livre de Nice, à qui je demandais de descendre un peu au fond de sa littérature.
C’est à la Faculté des lettres de Carlone qui fut, jadis, un haut lieu de la contestation étudiante, que nous nous sommes retrouvés pour un entretien autour de son livre de récits « Fragments de Nice », rompant quelque peu cette torpeur qui a fait place à la contestation, trente ans plus tard.
— Quelles impressions de la ville gardez-vous au fil des ans ? Les premiers contacts ?
« Les pieds-noirs furent mes premiers interlocuteurs, moi qui suis d’origine bourguignonne, j’écoutais des histoires de mer, j’ai découvert la pastèque, fruit mythique parce que imposant, j’ai aimé les grand-mères assises sur la glacière. Et aussi tous les gens qui viennent peupler la ville, les Bulgares, les Roumains, les Italiens. Place Rossetti, pour moi, c’est ce couple bulgare venu après la chute du régime. J’ai fait une campagne électorale en par-lant des habitants de Nice et non pas des Niçois. »
— Comment éviter l’interférence entre l’action politique et la littérature ?
« Je voulais faire le contraire d’un livre politique ou de responsable politique, comme pour ce que j’ai fait pour le théâtre, et les clins d’œil avec la ciné-philie existent, mais j’ai voulu revenir sur l’idée de « culture niçoise » : cette ville tend vers un cosmopolitisme qui pourrait séduire comme Barcelone séduit les autres pays, tandis qu’un certain chauvinisme bloque l’extension qui devrait être celui de cette ville. « J’ai des discussions avec les historiens du pays niçois et quelqu’un comme Giaume est très conscient de cela.
« Quoiqu’il en soit, j’ai voulu écrire à partir de ce que j’ai vécu ici, pour des raisons subjectives ou sentimentales. »
— Le spectaculaire est à l’extérieur, à l’étranger, l’intime est ici ? Rien sur la criminalité à Nice, par exemple...
« Je ne connais rien des affaires et de la criminalité autrement que par les comptes-rendus de presse. Il faut dire aussi que l’affaire Leroux n’est rien à côté de la chute du mur de Berlin.
« Je ne cite pas le maire Jacques Médecin, je n’en parle pas, sauf une fois de manière anecdotique... Cela dit, je déplore l’absence de travaux universi-taires sur le médecinisme, un essai qui serait du domaine des sciences politiques, sur le clientélisme, les traces que ça laisse encore dans les es-prits… »
— Des anecdotes qui ont valeur de symbole. Vous nagez la brasse la tête hors de l’eau pour apprécier la courbe de la Baie des Anges et, en même temps, il y a cette mort tragique de l’ami yougoslave assassiné par les miliciens : c’est une ville cosmopo-lite, mais du temps des MJC, on ressentait le poids des dirigeants hostiles ou des étudiants du GUD... Votre évocation du quoti-dien des années 70 sert-elle de révélateur ?
« Certes, les Maisons des jeunes et de la culture étaient attaquées par des responsables politiques comme Jacques Médecin et le maire Jean Royer (ville de Tours) est venu renforcer les attaques, comme candidat à la présidentielle de 74, Jean Royer, devant lesquelles les jeunes filles de l’époque se dévoilaient seins nus en plein meeting...
« Mais pour revenir à la vie quotidienne, j’ai l’impression d’en avoir vécu une vraie, d’étudiant et de jeune citoyen, tandis que je ne ressens pas les étu-diants d’aujourd’hui sur la même sensibilité : on pouvait être bon dans les études mais plutôt avant les examens, on allait au cinéma qui devenait un prétexte pour refaire le monde à la sortie, à la brasserie « Le Kronenbourg » ou ailleurs, on allait aux conférences à la salle Bréa, aux débats à la Fa-culté de lettres, prétexte aussi à s’amuser. Les étudiants me disent : bon week-end monsieur ! Or, nous ne pensions pas aux week-ends mais au débat politique permanent et joyeux… Certains questionnements sur l’économie politique étaient redoutables et très stimulants pour l’esprit, tel celui sur le nombre suffisant des nationalisations pour passer à une autre forme de gouvernement. Autre époque… »
Quelle ambiance il régnait à la cafétéria de la MJC Gorbella ! « devant une tarte aux pommes tiédasse et un café si fort qu’il transforme illico votre esto-mac en annexe du quartier Latin un soir de barricade, c’est peu dire que les débats sont passionnés ». On dirait que le présent est revenu.
Une réunion publique déterminante pour Patrick Mottard fut celle de 74, le discours de François Mitterrand, le moment où il y avait encore des « citadelles à prendre ». Claire Legendre, en une préface complice, parle de la vie généreuse de cette époque, et ajoute au sujet de l’écrivain Patrick Mottard : « Ni naïf ni désenchanté : le regard profondément humaniste de celui qui ose voir son temps bien en face et ose mettre la main à la pâte pour contribuer à façonner ce monde si évidement perfectible ».
— Y avait-il plus de romantisme ?
« La victoire électorale ouvrira les portes de la révolution, pensions-nous, cette naïveté que même les professeurs très conservateurs respectaient, parce que la rigueur du militantisme leur paraissait estimable. J’ai conclu mon devoir d’études supérieures par cette phrase on ne peut plus littéraire : « Il ne faudrait pas que l’algèbre de Bool remplace la lutte des classes ». Et les étudiants africains marxistes orthodoxes, eux aussi participaient à ce romantisme et à l’époque du Programme commun en chantier, on ouvrait une sorte de brèche pour dire la vérité au monde entier. »
— Il y a chez vous en ce qui concerne le sport cette même approche, ce refus de la compétition forcenée ?
« Je me suis retrouvé dans l’endurance sans souci de gagner en étant dopé, comme le Marathon de Nice que j’évoque dans un des mes « Frag-ments ». Le cyclisme ou la randonnée ont été des activités qui m’ont aidé à continuer. Je qualifie mes mollets de poulidoriens, en hommage au héros du Tour de France, tandis que Jacques Anquetil a disparu sans survivre à la compétition. J’ai le souvenir net d’Emile et Boniface, lors d’une randonnée, m’expliquant la Révolution par la fermeture des frontières temporaires. Laurent Gbagbo avançait vers sa victoire. » Et c’est bien aussi sur le stade qu’il fera la connaissance de sa future compagne, Dominique. Un jour, vingt ans après, comme dirait Alexandre Dumas, ils iront célébrer fugitivement leur mariage lors d’un voyage aux USA. « De ce mariage sans témoin mais non sans émotion, il restera toutefois une preuve modeste mais incontestable : une photo un peu floue, réalisée à l’aide du retardateur de notre appareil en suspension sur le capot de notre voiture de location. »
Des instants de « Fragments » comme dans un film, avec des séquences inédites, tel ce concert à Juan-les-Pins où chantèrent Paul et Linda Mc Cartney, tandis que le jeune Patrick Mottard vendait des chocolats glacés. Ou alors l’avant-dernier concert de Bob Marley à Toulon avant que Bob ne parte parler à Dieu lui-même.
— Vous dites à un moment que vous ne cherchez pas dans le ciel : où cherchez vous ?
« Je suis Teilhard de Chardin, Karl Marx et John Lennon (rires), je vais vers la recherche du plan Omega, me retrouver mais sans être dans l’obligation d’une croyance religieuse. »
— Un livre c’est aussi une occasion de parler de politique culturelle ?
« Je ne suis pas d’accord avec les politiques nationales ou régionales qui sont de satisfaire l’offre, souvent les mêmes vont quatre fois au musée mais les autres restent dans l’ignorance.
« L’Etat fournit sans se préoccuper de la réception. Au plan municipal, il faut écouter la demande, aller jouer Mozart à l’Ariane, par exemple, mais la culture reste la chose des gens de la culture malgré la qualité des responsables et des fonctionnaires en place. Les acteurs du domaine culturel sont du sérail quelle que soit l’appartenance politique, avec le souci de l’excellence bien sûr.
« Il existe des dérives dans l’art contemporain, on peut se demander si l’argent public est toujours utilisé après concertation. Il n’y a pas d’obligation culturelle pour une commune, au sens juridique, mais la force publicitaire maintient la question de l’offre. Il peut y avoir une convergence entre la re-cherche de la qualité et la fréquentation massive, mais il reste à développer les propositions dans le tissu associatif, les chorales, les ateliers d’expres-sions artistiques dans les quartiers…
« En fait, il faut donner les clés et favoriser le développement d’un programme en cours et non vérifier la réponse à l’offre de l’année. » C’est fini, « dans quelques secondes je vais retrouver mes compagnons, mes argonautes. Qu’ils s’appellent Ange, Pierre, Lucien ou Bernard. Je suis sûr qu’ils ne pensent qu’à une seule chose. Repartir. Vite. Très vite ».
Patrick Mottard est proche de ces écrivains du New Yorker qui s’expriment à travers la nouvelle courte où l’humour emporte le lecteur afin de lui dire que nous ne sommes pas dupe de telle ou telle situation. Comme chez Woody Allen. Et justement, le combat continue.
Denis CHOLLET
• Patrick Mottard : « Fragments de Nice », préface de Claire Legendre. Toute Latitude éditions.